Ennemis et poisons des cochons par M.Lebrun

Publié le par Thierry

Quoi dans le monde n'a pas été l'objet des préjugés populaires ou systématiques? Le cochon n'y a point échappé ; on dit qu'il hait le loup, les belettes, le scorpion, l'éléphant; que le taupe-grillon, ou courtillière, et la salamandre lui causent une maladie putride et mortelle. Que le porc haïsse le loup qui l'attaque, rien de mieux; qu'il n'aime pas non plus les belettes, les scorpions qui le peuvent mordre, quoique certainement le fait soit rare, cela peut encore se concevoir. Quant à l'éléphant, les meilleurs traités d'agriculture ne font aucune mention de l'éloignement qu'il inspire aux porcs : ces traités se taisent également sur l'aversion du porc pour les animaux précédents.
Le Nouveau Dictionnaire d'Histoire Naturelle, par une Société d'agronomes et de savants, ancien mais excellent ouvrage que l'on ne saurait trop consulter, parle, il est vrai, du taupe-grillon et de la salamandre, mais c'est pour dire que M. Viborg a donné, à plusieurs cochons, ces animaux écrasés ensemble, et qu'ils les ont mangés sans répugnance et sans accident.
Le lin et le sarrazin ont été longtemps regardés comme des poisons pour les porcs : Abilgaar avait déjà prouvé que le premier de ces grains n'avait pas plus de propriétés vénéneuses pour le cochon IF que pour tout autre animal. Selon le savant r M. Viborg, ces deux substances, loin d'être des poisons, sont une bonne nourriture, et l'expérience confirme tous les jours cette assertion.
Avec le même professeur, rangeons au nombre des fables un vieux dicton que l'on trouve chez tous les anciens auteurs qui traitent du pourceau : ce dicton nous apprend que lorsque le mercure ou vif argent est mêlé habituellement dans le fourrage ou la mangeaille, il neutralise le penchant lascif de la truie, et l'empêche d'entrer en chaleur.
Entre autres renseignements sujets à contestation, est l'opinion de Godin des Odonais, qui prétend qu'au Pérou on éloigne les cochons des pâturages où doivent aller ensuite le gros et le menu bétail, parce qu'on y est dans la persuasion que les porcs déposent en broutant une bave funeste aux autres animaux domestiques. Cet écrivain parle comme témoin oculaire, et ne fait que mentionner une opinion généralement répandue dans le pays; cependant, dans l'Europe entière, cette opinion est ignorée.
Voici les substances qui nuisent véritablement aux porcs : La semence de la vesce, qui les maigrit, les sèche, les fait périr de consomption; les paysans ont l'habitude d'exprimer cet état en disant que les cochons sont brûlés. L'ansérine rouge, de muraille, et l'ansérine bâtarde (chenepodium rubrum, murale hybridum) empoisonnent le pourceau ; il rebute également l'ansérine bon Henri (chenepodium bonus Henri- eus), l'ansérine fétide (C. vulvaria). Toutefois, M. Viborg dit que ces herbes ne sont point vénéneuses pour le porc, mais qu'il les rebute à moins qu'elles ne soient très-jeunes. Cet animal est si peu difficile, il choisit si peu ses aliments, que malgré l'autorité de ce savant, je penche à croire que la nature avertit le cochon des propriétés délétères de ces plantes.
Le champignon agaric moucheté, ou fausse oronge, agaric tue-mouches, agaric à tète large, sont de véritables poisons pour les porcs. Il arrive quelquefois à ces animaux d'avaler, avec les feuilles de chêne, un champignon parasite sur ces feuilles ; ce champignon est le selerolium fasciculatum de Schumaker. Si, par malheur, ils en ont pris une certaine quantité, ils ne tardent pas à périr à la suite de divers symptômes d'empoisonnement. Il y a environ quarante ans que, dans le parc impérial de Vienne, beaucoup de gorets ou marcassins périrent pour avoir mangé de ces champignons. On en ouvrit plusieurs, et on reconnut les traces du poison à l'état de leurs entrailles.
L'aconit napel ou bleu (aconitum napellas) empoisonne à la fois les porcs et les chevaux.
Le poivre passe aussi pour faire périr les cochons, mais c'est une erreur ; car ils peuvent en avaler des grains entiers sans courir aucun danger; mais il est vraisemblable que le poivre en poudre produirait un picotement mécanique sur la trachée-artère, qui pourrait leur donner la mort. Au reste, quand cette matière n'aurait pas un effet aussi funeste, elle serait toujours extrêmement nuisible au porc; elle l'échaufferait horriblement, et lui causerait la maladie du sang, du feu, ou l'enflure du cou : la nature enseigne à cet animal à fuir les drogues aromatiques; il les a toutes en aversion.
Les cochons ont tous les mêmes goûts; mais, selon les localités, ils se font volontiers une nourriture spéciale. Ainsi, en Lorraine, ils mangent la gesse tubéreuse, que, dans cette province, on nomme macujon. A Madère, où la fougère abonde, ils se nourrissent particulièrement de ses racines; cette plante leur donne, dit-on, le goût savoureux qui fait estimer les porcs de cette île, et rend leur chair un mets vanté.

Publié dans Culture de la cuisine

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