Mœurs du porc par M.Lebrun

Publié le par Thierry

Le porc, remarquable par sa conformation, ne l'est pas moins par ses habitudes, sa lasciveté et sa gourmandise. Quoique sa saleté soit passée en proverbe, il est faux qu'il se plaise dans l'ordure; il est à cet égard comme les autres animaux, même les plus propres ; car la vache se couche sur sa bouse, le cheval et la chèvre se tiennent sur leur crottin, sans que pour cela ont les ait taxés de malpropreté s'il mange les ordures, les chiens l'imitent, et la propreté des bêtes ne consiste point dans le choix de leurs aliments. Le porc se frotte après les pierres et le bois, il se baigne souvent ; s'il se vautre dans la boue, c'est pour se débarrasser de la vermine qui le ronge, ou pour calmer ses mouvements convulsifs lorsqu'il est en chaleur. Lorsqu'on le fait habiter sous les hangars, dits toits à porcs, dont nous parlerons plus tard, on l'habitue aisément à déposer son fumier dans une petite cour voisine. Loin que la saleté lui plaise et lui convienne, non-seulement le porc n'engraisse jamais bien quand il est tenu malproprement, mais encore il contracte la ladrerie, maladie qui l'affaiblit, le désorganise et finit par lui donner la mort.
Quant à leur gloutonnerie, elle est on ne peut mieux constatée : jamais les cochons ne sont rassasiés ; ils mangent goulûment, ou plutôt ils dévorent; leur tête, toujours baissée, cherche continuellement des aliments : s'ils boivent ou mangent plusieurs ensemble dans la même auge, ils se battent, crient, excluent les moins forts et les blessent quelquefois; on est obligé de séparer les jeunes cochons des plus âgés, lorsqu'on apporte la mangeaille, parce ces derniers les estropieraient pour tout avaler. Si la mère n'était point attachée quand on apporte la boisson de ses petits, elle les écarterait et se dépêcherait de se l'approprier.
Sur la fin de l'engrais, lorsqu'ils ne.peuvent plus se mouvoir, qu'ils ont perdu l'usage de tous leurs sens, ils mangent encore ; ils mangent jusqu'au dernier moment; dès qu'ils laissent leur mangeaille, ils sont près de mourir. La truie mange l'arrière-faix, et quelquefois aussi les petits; quant au verrat, si on le laissait près d'eux, il les dévorerait constamment.
Le verrat est un sanglier domestique; aussi, à dix-huit mois, commence-t-il à devenir méchant, et à deux ans il est toujours dangereux et féroce.
Il est alors si éloigné du caractère mou et tranquille que la castration donne au cochon, qu'à la glandée on mène toujours un verrat comme un gardien sur contre les loups. Quand il y a plusieurs verrats dans le troupeau, qu'ils se battent entre eux, ou qu'un seul verrat entre en fureur, le gardien n'a d'autre ressource que de grimper rapidement sur un arbre; mais ces cas sont extrêmement rares. La disposition de la truie à manger le délivre n'annonce point de férocité, puisqu'elle partage cette habitude avec toutes les femelles des animaux sauvages et domestiques, carnivores ou herbivores, même les plus pacifiques.
La gloutonnerie du porc fait présumer combien il doit être lascif. En effet, il l'est à l'excès ; il peut s'accoupler à huit ou neuf mois : le verrat peut suffire à vingt truies, et sa luxure le rend presque habituellement furieux. La truie est aussi presque toujours en chaleur; quoique pleine, elle recherche le mâle : à peine a-t-elle mis bas qu'elle le désire. Si elle n'est pas satisfaite, elle s'agite convulsivement, se vautre dans la boue, et répand une liqueur blanchâtre; dans ces. sortes d'accès elle souffre les approches d'un mâle d'une autre espèce, tel que le chien : on est obligé de l'attacher séparément, ou de l'isoler des autres cochons, parce qu'elle les tourmenterait et les blesserait.
Parlons maintenant des bonnes qualités de ces Mumaux, que leur forme ignoble et leurs dégoûtantes: habitudes ont fait calomnier. Les porcs ne sont pas aussi stupides qu'on le croit généralement.
La truie, quoique mal nourrie, prend un soin particulier de ses petits ; aux champs elle se retourne à chaque instant pour voir s'ils la suivent; elle leur fait part des racines qu'elle trouve en bouillant dans la terre : sont-ils éloignés un peu, elle les attend avec complaisance; jettent-ils un eri, l'inquiétude la saisit ; veut-on en enlever un, elle s'élance pour le défendre, et son courage va jusqu'à la fureur. Le danger passé, elle rassemble sa famille, et s'il lui manque quelque cochonnet elle en fait la recherche avec un empressement, une angoisse, dignes du plus vif intérêt. Le premier usage que les cochonnets font de leur existence est de se traîner à la tête de leur mère souffrante, de la frotter de leur boutoir, comme s'ils voulaient la dédommager par leurs caresses des douleurs qu'ils viennent de lui causer. Après cela ils vont chacun chercher un mamelon qui devient leur domaine. Jamais ils ne se disputent pour s'exclure les uns les autres ; et si quelqu'un de la troupe vient a manquer, la mamelle qui le nourrissait ne tarde point à se dessécher et se tarir.
Bien que le pourceau n'ait aucune sensibilité dans le goût et dans le tact ; que la rudesse de son poil (si bizarrement nommé soie), la dureté de sa peau, influent beaucoup sur son naturel, il est susceptible cependant de ressentir les impressions de l'atmosphère; car, à l'approche d'un orage, effrayé, il quitte les champs et le troupeau de vaches ou de brebis auquel on l'adjoint souvent. Il court de toutes ses forces, toujours criant, sans se détourner ni s'arrêter, jusqu'à ce qu'il soit parvenu à la porte de son étable, qu'il reconnaît très-bien; il donne aussi des signes de docilité, d'intelligence; il distingue les personnes qui le traitent bien, il est même capable de s'attacher à elles, et le savant Parmentier assure en avoir vu de caressants. Il est superflu d'ajouter que ces témoignages de reconnaissance sont lourds, contraints et grotesques; mais ils n'en sont pas moins intéressants aux yeux de l'observateur philosophe.

Publié dans Culture de la cuisine

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